lundi 21 décembre 2009

Religions et espace public

La polémique ne s'arrêtera donc jamais sur la place des religions dans l'espace public, en particulier pour l'Islam.
Burqa, minarets suisses, mosquées, quelle place leur accorder ou ne pas leur accorder ?

Reprenons.
Qu'est-ce qu'une religion ou plus exactement quels sont ses angles de lecture ?
- le volet spirituel, propre à chacun qui devrait en principe se limiter à la sphère privée. A ce propos, pourquoi devrait-on rendre publics sa religion ou ses croyances ? Tout le monde doit comprendre que la religion peut très bien ne pas être divulguée au même titre que n'importe quel élément de la vie privée (avec qui je vis, si j'ai ou non des enfants, etc.).

- l'institution : une organisation du culte qui guide les fidèles et empiète à ce titre sur l'espace public. Comme les religieux ne manquent pas de s'exprimer sur la vie de la société en général (la place de l'homme, de la femme, ce qui est bien ou mal, etc.), ils entrent dans le champ du politique. Ils doivent donc être traités comme tout orateur politique, accepter la critique, débattre.

- les rites dont la dimension est culturelle ; les préceptes de vie qui empiètent sur le champ politique

- des textes de référence (Bible, Torah, Coran) dits "sacrés" qui doivent être critiqués là aussi comme tout écrit politique.

- un ou plusieurs prophètes qui ont porté le message de la religion et sont considérés comme des références (Moïse, Mahomet, Jésus, Bouddha, etc.). Leur action qui est prise en exemple par les croyants doit aussi être critiquée.

Comme on le voit, la religion embrasse un cadre strictement privé ainsi que des composantes culturelles et politiques.

En tant qu'association culturelle et politique, un groupe religieux a effectivement tout à fait le droit de se réunir, de bénéficier de subsides publics et de manifester publiquement le cas échéant.
Le port du voile, intégral ou non, s'assimile à l'expression d'une opinion politique. Accepterait-on que des enfants aillent à l'école avec un cartable ou une casquette aux couleurs du PS, de l'UMP, du NPA ou du FN ? Certainement pas. Il doit en être de même pour le voile. C'est la laïcité, une forme de neutralité de l'espace public, destinée à apaiser les relations dans la société. Notons que l'Education nationale est tout à fait cohérente dans le sens où elle interdit tout parti politique dans le secondaire (collèges, lycées).
Accepteriez-vous qu'un employé de l'administration vous reçoive avec un pin's du Modem ou du CNPT bien en vue sur son costume ? Non. Vous vous diriez que s'il est incapable de se présenter à vous de façon neutre, il ne traitera pas non plus votre demande de façon neutre.
Accepteriez-vous que l'immeuble d'à côté de chez vous ait une tour moderne aux couleurs de l'UMP ou du PS ? Non plus.
Quant aux églises de France, pour celles qui ont été construites avant 1905, elles font partie du patrimoine culturel de notre pays. Elles sont régulièrement visitées à ce titre par des touristes, indépendamment de toute démarche religieuse.
Mais le plus gros scandale vient des carrés catholiques, protestants, musulmans ou juifs dans les cimetières dont voilà bien une sale habitude à faire disparaître au plus tôt. Ainsi, on ne voudrait pas être enterré à côté d'autres compatriotes parce que ceux-ci iront en enfer et pas vous ? Bel exemple de mépris pour l'autre, scandaleusement toléré par les autorités !


Dernière minute : nous n'avons pas pu résister à vous ajouter un lien vers ce magnifique coup de gueule d'Anne Zelensky, présidente de la Ligue du Droit des Femmes.
l'article

samedi 19 décembre 2009

Synthèse / L'autre jour, j'ai croisé Socrate dans le bus

Initiée en septembre, cette série raconte les longues discussions philosophiques du narrateur Pamphyle avec un Socrate revenu de la Grèce antique. Elle continuera toute l'année 2010. Jusqu'à présent, 9 épisodes ont été publiés.

Partie I - Découvertes
Episode 1 : La rencontre
Episode 2 : La liberté
Episode 3 : La nature
Episode 4 : La crise financière
Episode 5 : Guerres

Partie II - Premier intermède épistolaire (De l’argent)
Episode 6 : Une carte postale
Episode 7 : L’argent, un moyen
Episode 8 : Conséquentialisme vs Déontologisme
Episode 9 : Le bonheur de chacun

vendredi 18 décembre 2009

L'autre jour, j'ai croisé Socrate dans le bus (9)

Résumé : Socrate, qui est parti en voyage, demande par courrier au narrateur ce qu’il pense de l’utilitarisme, en tant que conséquentialisme et en tant que recherche du bonheur.
J’avais répondu à la première demande de Socrate. Restait à savoir si le bonheur d’une société se mesurait.
Pouvait-on se contenter d’une forte majorité de gens très heureux et de quelques individus très malheureux ? Ou bien d’une population homogène d’individus moyennement heureux ? Que faire lorsque l’amélioration du bonheur d’un premier groupe impliquait une baisse du bonheur d’un second ?
Était-il réaliste que tout le monde connaisse le même niveau de bonheur ou tout du moins que personne ne soit vraiment malheureux ? Ne flirtait-on pas ici avec un nouvel utopisme communiste ? Une désagréable sensation de déjà-vu et d’un échec annoncé m’envahit le fond de la gorge.
Je me souvenais aussi de la réflexion de Jules Renard « il ne suffit pas d’être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas. » Que dirait Socrate de ce trait grinçant d’humour noir qui paraissait si bien décrire l’état d’esprit de tant de mes contemporains ?
Le bonheur se mesurait-il en termes économiques ? Je découvrais les classements des pays du monde par PIB par habitant, par indicateur de pauvreté, d’après leur attractivité à l’investissement, selon leur niveau de corruption…
Je relisais mon carnet qui n’alignait que des questions et aucune ébauche de solution quand les résultats d’un sondage apparurent sur mon écran d’ordinateur, comme la réponse muette à mes interrogations. L’enquête réalisée en 2005 relevait le niveau de bonheur ressenti par les habitants de différents pays. Quoi de plus logique que de demander aux habitants eux-mêmes de se prononcer sur la sensation de bonheur qu’ils éprouvent. Et le résultat avait de quoi surprendre puisque le classement paraissait indépendant de la richesse du pays. Les Porto-ricains occupaient la première place tandis que de nombreux pays latinos-américains se retrouvaient parmi les plus heureux. Les Colombiens occupaient la septième place, une excellente performance pour un pays ravagé par le narco-terrorisme et les enlèvements, à l’époque où le sondage fut réalisé. Tout aussi étonnante, la place des Nigérians (18ème) qui se trouvaient plus heureux que les Français (26ème) ou les Japonais (40ème) alors que le Nigéria est un des pays les plus corrompus de la planète et parmi les plus pauvres par habitant.
Plus remarquable encore, les commentateurs de l’étude notaient que l’on ne devenait pas spécialement plus heureux au fur et à mesure que le niveau de vie s’améliorait. Malgré l’augmentation considérable de la richesse mondiale ces cinquante dernières années, la proportion d'individus se déclarant heureux ou très heureux était demeurée à peu près constante. Un rapporteur de l’étude expliquait que le niveau de bonheur dépendait de la richesse relative. Il valait mieux disposer d'un peu d’argent dans un pays où personne n’en avait, plutôt que d’en avoir une quantité significative dans un pays où les autres en avaient nettement plus que vous.
D’où cette recommandation qui va à l’encontre du credo libéral dominant : il ne sert à rien d’augmenter les pauvres si, relativement, les riches deviennent encore plus riches. Ainsi, même en admettant que, du point de vue de l’économie dans son ensemble, il soit préférable de favoriser les riches pour que ceux-ci enrichissent en retour les pauvres, l’augmentation du fossé entre pauvres et riches crée l’insatisfaction. Des hommes politiques intéressés à rendre heureux leurs concitoyens devraient d’abord s'atteler à réduire les inégalités !
(à suivre)

jeudi 17 décembre 2009

La beauté de la langue

En ces temps de fêtes de fin d'année, voici deux magnifiques passages de littérature à savourer :

* Courte, l'introduction au Roman de monsieur Molière de Michaël Boulgakov, cité dans son livre par Jacques Weber :

"Une accoucheuse qui avait appris son art à la maternité de l'Hôtel-Dieu de Paris sous la direction de la fameuse Louise Bourgeois délivra le 13 janvier 1622 la très aimable madame Poquelin, née Cressé, d'un premier enfant prématuré de sexe masculin.
Je peux dire sans crainte de me tromper que si j'avais pu expliquer à l'honorable sage-femme qui était celui qu'elle mettait au monde, elle eût pu d'émotion causer quelque dommage au nourrisson, et du même coup à la France"

Magnifique !

* Sonore, le poème Les Lions, extrait de la Légende des Siècles. Lu par René Depasse, site Littérature audio.
11 minutes pour écouter l'art du maître Victor hugo.

vendredi 11 décembre 2009

Les propositions 2009 de Carmagnole31

La fin de l'année donne l'occasion de faire un bilan.

Voici pour ceux qui ne les auraient pas lues les propositions de Carmagnole31 présentées en 2009 :
- Proposition 1 : pour que les politiques puissent s'engager par écrit sur un programme s'ils sont élus et qu'ils soient inéligibles lors du mandat suivant s'ils ne respectent pas leurs promesses
- Proposition 2 : une révision de la politique des contrôles d'identité pour les limiter
- Proposition 3 : des contraventions proportionnelles au revenu (rien de très original) et convertibles en TIG
- Proposition 4 : une amélioration de la gestion des TIG
- Proposition 5 : 3 pistes pour améliorer l'école
- Proposition 6 : un coordinateur interministériel de lutte contre la violence
- Proposition 7 : une vision de l'immigration incorrecte pour tout le monde

vendredi 4 décembre 2009

L'autre jour, j'ai croisé Socrate dans le bus (8)

Résumé : Socrate, parti en voyage, envoie régulièrement une carte postale au narrateur. Dans l’avant-dernière, il lui demandait qui pensait le contraire du kantisme.

J’eus rapidement la réponse. Le moindre dictionnaire, la moindre encyclopédie papier ou électronique opposent l’utilitarisme au kantisme. Le premier mesure la moralité d’un acte par la quantité de bonheur qu’il arrive à générer : « le plus grand bonheur du plus grand nombre ». Ce bonheur n’est évalué qu’a posteriori alors que, dans le kantisme, la moralité d’une action est décrétée a priori, indépendamment de ses conséquences.
Je changeais d’opinion : évaluer le succès d’une société par la quantité de bonheur qu’elle arrive à générer me semblait de l’ordre du bon-sens. D’ailleurs, la démocratie –le pouvoir au peuple- ne poussait-il pas vers cela ? Bien évidemment. Qu’est-ce que la vie humaine si ce n’est une éternelle quête du bonheur ? Kant avait-il tort ? Je brûlais de connaître l’avis de Socrate qui, bien entendu, ne donnait pas de nouvelles !
En attendant, je m’étais décidé à me renseigner sur l’utilitarisme. Si la lecture de Kant ne me disait rien, je m’attaquais –ne cherchez pas la cohérence- à un gros livre de cinq cent et quelques pages sur l’histoire de l’utilitarisme que je trouvais à la bibliothèque municipale. Un bon gros livre, écrit petit, cela va de soi. En réalité, je provoquai surtout rire ou sourire autour de moi.
Le premier soir, je passai, fier comme Artaban, devant la carte postale des singes de Gibraltar et leurs sourires. Je m’installai dans le lit pour attaquer la préface mais me relevai illico pour aller chercher un dictionnaire. Une heure plus tard, j’avais péniblement lu une vingtaine de pages, compte tenu des nombreux mots ou concepts que je ne connaissais pas ou que je maîtrisais mal. Le lendemain, je fis sensation au bureau ; mes plus proches collègues me demandèrent si j’espérais être enfin utile, grâce à ce bouquin que j’avais emporté pour lire dans le bus. En vain. Ils proposèrent finement d’envoyer le livre comme cadeau à un chef de service dont la capacité à brasser du vent était légendaire. Ça n’avait aucun rapport avec l’utilitarisme mais je riais de bon cœur. Le soir, les singes semblaient sourire un peu plus ; j’aurais juré que ma femme se moquait, elle aussi. Je ne lus qu’une quinzaine de pages ; c’était le maximum que je pouvais. Les soirs suivants, cela empira : je lisais de moins en moins de pages à chaque fois et les singes souriaient de plus en plus.
Une enveloppe postée à Bruxelles avec une carte postale et un petit mot sur une feuille à part m’évitèrent de capituler en rase campagne devant les quatre cent et quelques pages qu’il me restait. Sur le petit mot, un simple « J’espère que tu as d’abord regardé l’approche morale a priori / a posteriori avant de t’intéresser à la mesure du bonheur. Amicalement, Socrate. »
J’oubliais le livre qui repartirait dès le lendemain dans un rayon de ma chère bibliothèque municipale et me plongeai aussitôt dans la recherche sur internet de l’article qui comparait le conséquentialisme et le déontologisme, c’est-à-dire le fait de décider de la moralité d’une action respectivement par ses conséquences (a posteriori) ou par son but (a priori). L’utilitarisme serait une forme de conséquentialisme associée au bonheur tandis que le kantisme s’assimilerait au déontologisme. À ma surprise, l’auteur y voyait une simple opposition de style puisque, dans la pratique, tout conséquentialisme se préoccupe des conséquences au moment du choix de l’action. La nationalité des auteurs utilitaristes –Anglais et Américains- et kantien –Kant était Allemand- me frappa. J’y retrouvais l’antinomie entre l’empirisme anglo-saxon d’un côté face à l’attrait de la théorie manifesté par les Européens continentaux (Allemands et Français) qui avait marqué les esprits lors du débat sur la Seconde Guerre du Golfe. Français, Allemands et une bonne partie du monde soutenaient que l’on ne pouvait pas attaquer l’Irak parce que les lois internationales interdisaient d’attaquer un pays de façon préventive et sans preuve de l’existence de ces fameuses armes de destruction massive. L’approche anglo-saxonne, portée par l’administration Bush et par Tony Blair, justifiait l’intervention militaire à partir du moment où elle libérait le peuple irakien d’un dictateur et où l’on trouverait une arme de destruction massive.
Je réalisai avec effroi : et si Saddam Hussein avait gardé une arme de destruction massive, une seule, et que cette arme avait tué des soldats britanniques ou américains ? Chacun aurait eu raison de son point de vue : Bush et ses alliés auraient trouvé ce qu’ils cherchaient ; les Français et les Allemands auraient campé sur leur position juridique et légaliste.
Quelques temps plus tard, je regardais Obama à la télévision. Je me demandai quand l’administration américaine s’excuserait enfin auprès du peuple irakien pour avoir causé la mort de tant d’Irakiens. Et quand elle s’excuserait d’avoir trompé le monde entier pour qu’elle aille risquer la vie de leur jeunesse en Irak. En Espagne, Zapatero l’avait fait pour l’action de son prédécesseur.
Je ne comprenais pas le conséquentialisme. Quand évaluer les conséquences morales d’un acte ? Immédiatement ? Construire un lotissement de maisons sur un terrain inondable peut générer de façon immédiate une vraie satisfaction pour ceux qui vont y habiter. Faudra-t-il attendre qu’il soit inondé pour juger la construction immorale ? Et si finalement, il ne s’inonde jamais ?
Décidément, mieux valent des règles établies dès le départ, auxquelles personne ne doit déroger.
Kant (déontologistes) : 1 – Utilitarisme (conséquentialistes) : 0
(à suivre)