lundi 18 octobre 2010

Et pendant ce temps-là, les bourses dansent

Janvier 2008 : la Société Générale annonce au monde que les transactions hasardeuses de l'un de ses traders lui ont fait perdre la somme colossale de près de 5 milliards d'euros.
Très rapidement, on apprend le nom du coupable présumé : Jérôme Kerviel, un "bon" trader paraît-il qui aurait cependant caché les positions qu'il avait prises en misant notamment sur le DAX, indice boursier allemand. Au total, les sommes "engagées" (virtuellement) atteignirent à un moment le montant proprement inimaginable de 50 milliards d'euros !
Au moment de l'affaire, souvenez-vous, la direction de la Société Générale fut priée de démissionner immédiatement par notre Omniprésident lui-même. La même "SocGen" ne dut son sauvetage qu'à un appel au marché pour renforcer ses fonds propres, lancé in extremis par le PDG Daniel Bouton, lui-même mis en cause pour les failles dans les contrôles dont aurait bénéficié le "rogue trader" / "trader voyou" comme l'appelèrent immédiatement les médias anglo-saxons.

Deux ans plus tard, la justice a rendu son verdict : le trader est coupable, entièrement coupable même de la perte de la somme en question. Elle lui inflige des dommages et intérêts correspondant à la somme perdue lors des opérations de "débouclage" de la position qui suivirent le pot-aux-roses, sans oublier 5 ans de prison dont 3 fermes.

Si la justice a condamné le trader à une peine aussi lourde, c'est donc qu'elle l'estime responsable de tout ce qui s'est passé. Pour autant, l'opinion publique et nombre de commentateurs n'ont pas pu cacher leur malaise.

D'abord, est-ce bien raisonnable d'infliger une telle amende à un homme dont on sait qu'il ne pourra jamais la rembourser ? La justice française entre ici dans une tradition américaine de cumul des peines qui peut voir quelqu'un condamné à plusieurs centaines d'années de prison. Est-ce une bonne idée ? Hum, à voir. D'un autre côté, une amende de plusieurs dizaines ou centaines de millions n'aurait guère différé dans ses effets : voilà un homme qui de toutes façons, devra toute sa vie verser une dette à son ancien employeur.

Ensuite, la condamnation de Jérôme Kerviel dédouane-t-elle pour autant la banque de ses responsabilités dans la fraude commise ? On pourrait le croire. Pourtant, la commission bancaire a condamné la banque à 4 millions d'euros d'amende. Autrement dit, le voleur n'est pas le seul coupable ; le banquier qui a oublié de fermer la porte des coffres l'est aussi, un peu.

A l'issue de ce procès, nous sommes donc nombreux à ressentir un goût d'inachevé. Les plus radicaux trouveront en J.Kerviel un coupable bien pratique, alors que dans le même temps sa responsabilité ne semble guère discutable. L'opération de communication pour la SG -comme ses employés l'appellent- n'est pas des plus réussies. En étant blanchie de toute responsabilité dans cette affaire par la justice, la SG se retrouve finalement sous les feux de l'opinion publique qui ne comprend pas pourquoi un tel acte a pu être commis. En se refusant à juger les responsables de la sécurité des transactions au grand jour, la SG a perdu une formidable occasion d'une opération de transparence sans précédent. Elle aurait aussi rendu service à nos concitoyens qui ne comprennent pas comment leurs économies et l'existence d'une des premières banques françaises puissent être mises en danger par un individu seul.

Le 6 mai dernier, un événement semblable s'est produit : Wall Street a connu un mini-krach à cause ... d'un programme informatique. Celui-ci aurait enchaîné les ordres à la vente sur des périodes de plusieurs millionièmes de seconde seulement, entraînant dans sa chute ses autres "collègues" qui vendirent eux aussi.
Seulement, dans cette affaire, le programme ne pourra pas être condamné pour les milliards partis en fumée.
Hélas pour la banque responsable, on ne met pas (encore) les programmes informatiques en prison. On peut bien sûr mettre celui qui a programmé le programme en prison. Mais rien n'enlèvera la réalité des faits : en résumé, une bande de quelques milliers d'individus, très brillants au demeurant, jouent tous les jours nos emplois et notre épargne à la bourse ; ces transactions peuvent du jour au lendemain mettre à bas les économies de nos états par de simples maladresses ou des fraudes. Enfin, il y a beaucoup à parier que rien ne changera après ça, comme après l'affaire Kerviel en son temps.

Vous avez dit "moraliser le capitalisme" ? You are kidding, I presume !

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